Parlons un peu de téléphone

Posté le ∙ Classé dans materiel

Quoi ? Le dernier iPhone possède un podomètre quantique à précision nucléaire ? SUPER ! Mais là on va parler des vrais téléphones, pas des planches à pain qui font tourner Android.

Je fais cet article pour partager le fruit de mes recherches et de mon expérience sur comment utiliser un vieux téléphone sur une ligne numérique en 2019, avec toutes les fonctionnalités (sonnerie, réception d’appel et composition) et puis pour bavarder un peu sur le sujet.

Oui : j’adore l’appareil traditionnel, le téléphone à la papa, le poste électromécanique avec ses cloches qui sonnent pour de vrai, le combiné ergonomique et le cordon en spirale. Ces objets sont bien conçus et très solides, ils tiennent le coup pendant des décennies ; après 40 ans souvent un simple nettoyage suffit pour les remettre en route.

Les téléphones traditionnels étaient éco-responsables sans même le vouloir. Comment ? Parce qu’ils n’étaient pas des objets de consommation. Le poste n’était pas vendu mais loué par la compagnie de téléphone qui l’avait conçu pour son réseau et généralement interdisait que l’on branche tout autre appareil non-approuvé sur la ligne. L’histoire du Carterphone aux États-Unis est très intéressante.

En France, le modèle S63, au début en gris puis plus tard en multiples coloris, au début en cadran rotatif puis plus tard à touches, a été distribué dans les foyers français de 1963 jusqu’à 1985. En Amérique du Nord, les modèles 500 (rotatif), 1500 (à 10 touches) puis 2500 (à 12 touches) ont équipé les foyers américains et canadiens pendant toute la seconde partie du XXe siècle.

Le modèle S63 français proposé en plusieurs couleurs.

Téléphone Western Electric 2500 (publicités similaires ici)

Un peu d’histoire

On prête souvent l’invention du téléphone à Graham Bell, en fait il semble vraiment que non, mais que bell signifie cloche reste une belle coincidence. L’histoire est compliquée et c’est presque si les protagonistes se courraient après pour aller au bureau des brevets. Mais en tous cas l’invention a d’abord été théorisée par Charles Bourseul que personne ne prenait au sérieux et qui n’aura jamais la célébrité de Bell.

Au début, les téléphones n’avaient pas de cadran téléphonique, pour téléphoner on décrochait et on tombait directement sur l’opératrice qui reliait les correspondants entre eux en branchant des prises Jack (qui a été inventée à cette fin). Avec le développement du réseau il devenait nécessaire de donner des numéros aux abonnés, puis des numéros ou des noms aux bureaux de rattachement. On pouvait demander le Gutenberg 12 21 par exemple à Paris.

Le système manuel demandait beaucoup de travail et ne permettait pas un développement rapide du réseau. Les lignes arrivaient à saturation et les clients devaient attendre. Pendant longtemps le réseau manuel a côtoyé le réseau automatique. La France a du attendre 1978 pour que son réseau soit entièrement automatique.

Publicité américaine de 1912 pour le système Bell (taille originale)

Quand on a automatisé, on s’est servi des noms de répartiteur ou des noms de communes pour faire la correspondance avec les chiffres. Par exemple, Gutenberg-12-21 correspond à 488-12-21. C’est pour cela que les cadrans de téléphone ont des lettres sur chaque chiffre. En Amérique du Nord ces lettres servent à faire des numéros facilement mémorisables. Le 514-AUTOBUS donne toujours aujourd’hui les horaires d’autobus à Montréal par exemple.

Les cadrans rotatifs fonctionnent en créant des petites coupures (des impulsions) sur la ligne. Une impulsion par chiffre est donnée : le chiffre trois donne 3 impulsions, le zéro donne 10 impulsions. Un cadran dépoussiéré et huilé devrait mettre une seconde pour faire les 10 impulsions du chiffre zéro. S’il est trop lent il est possible que le réseau n’interprète pas correctement le numéro.

Les premiers autocommutateurs étaient électromécaniques. Lors de la composition du numéro, les impulsions faisaient bouger des petites pièces successivement, ce qui menait à la connexion physique des lignes entre les deux abonnés.

Dans le plan de numérotation de l’Amérique du Nord on utilise des numéros à 10 chiffres. 3 chiffres pour l’indicatif régional qui représente généralement une ville ou une agglomération, 3 autres chiffres pour le numéro de central et 4 chiffres pour l’abonné. Quand on appelait à l’intérieur d’une même ville, on ne tapait que les 7 derniers chiffres (pas l’indicatif régional).

Pour que le central puisse faire la distinction entre les deux types de numéros, les chiffres respectaient une nomenclature particulière. L’indicatif régional portait obligatoirement 0 ou 1 comme chiffre du milieu, le numéro de central ne pouvait pas contenir 0 ou 1 comme chiffre du milieu et ni les indicatifs ni les numéros de central ne pouvaient commencer par 0 ou 1 ; entre autres règles. Le plan a été revu en 1995 pour permettre des codes supplémentaires (comme le 450 pour la banlieue de Montréal).

Les codes régionaux ont au départ été attribués en fonction de la densité de population des régions, qui avaient alors des numéros plus ou moins rapides à composer sur le cadran rotatif. Le code de New-York est le 212 (très rapide à composer), le code de l’Alaska est le 907 (très long à composer).

Aujourd’hui

Aujourd’hui, l’hégémonie d’Internet a rendu possible le déploiement de la VoIP (voix à travers le réseau IP), ce qui permet beaucoup plus de flexibilité : possibilité de prendre des appels depuis son ordinateur ou son smartphone, réseaux d’entreprise internes faciles à gérer sans matériel complexe, possibilité de passer par le Wifi, etc.

Le bon vieux service, avec ses commutateurs dans des grosses armoires, c’est le Réseau téléphonique commuté en France (RTC) aussi appelé POTS (Plain old telephone service) en Amérique du nord. Dans de nombreux pays, il est en train de vivre ses dernières heures. On ne branche plus son téléphone sur la prise murale mais sur le routeur qui numérise le signal et le fait passer par le réseau Internet. Le réseau de lignes téléphoniques aura dans le futur pour seule vocation de faire passer l’ADSL et le téléphone devient une simple activité d’Internet, similaire à une conversation audio Skype.

Fermer le service de téléphonie analogique est pour les compagnies une façon de réaliser de grosses économies en n’exploitant plus des équipement coûteux à entretenir alors qu’on fait la même chose plus facilement grâce au Net.

En France, dépliant pour le passage au téléphone fixe numérique. Et oui ! On voit un téléphone Bell 2500 américain, avec son étiquette caractéristique sous le clavier. (source)

Avec la fermeture du service traditionnel, on perd plusieurs choses. Premièrement, l’auto-alimentation de la ligne. En cas de coupure d’électricité, la ligne traditionnelle restait active, ce qui était un gros avantage avant que les téléphones mobiles ne soient répandus (cet avantage reste de mise en montagne et dans les régions reculées). Ensuite, on perd aussi souvent la composition par impulsions (les cadrans rotatifs) car souvent cette fonctionnalité a été abandonnée dans le passage au numérique, mais on va voir comment surmonter ça.

Se servir d’un vieil appareil aujourd’hui

Globalement, il suffit de le brancher comme un appareil moderne et ça doit fonctionner, à l’exception peut-être de la sonnerie ou de la composition de numéro, selon le clavier utilisé.

Pourquoi ?

Plusieurs raisons me poussent à envisager encore le téléphone fixe en 2019.

  • C’est universel. On peut s’appeler d’une compagnie à une autre. Moi qui suis chez Voip.ms je peux appeler un correspondant qui est chez Bell Canada, Deutsche Telecom ou SFR. Ça semble évident mais c’est quelque chose qui n’est pas possible avec les applications modernes : par exemple un contact Skype ne peut pas appeler un correspondant Facebook Messenger, un contact Google Hangouts ne peut pas appeler un correspondant WhatsApp. Bref, c’est le bordel. Le téléphone, comme le mail, reste une solution de communication universelle.

  • Ma vie privée est mieux respectée. Ma compagnie de téléphone, je lui donne de l’argent en échange du service. Facebook, on lui donne sa vie privée en échange du service. Demandez-vous comment Google et Facebook font pour être rentables avec des services gratuits. Leur commerce c’est de vendre des espaces publicitaires personnalisés en fonction des visiteurs. Ils ont donc besoin d’enregistrer le plus de données personnelles sur leurs utilisateurs.

  • C’est moins cher que le téléphone mobile. Au Canada les forfaits mobiles sont encore très chers et je n’en ai pas vraiment l’usage. Les nombreux réseaux Wifi gratuits fournis par la ville de Montréal, par les restaurants et par les cafés m’accomodent suffisamment. En cas d’urgence j’ai aussi à ma disposition les nombreux téléphones publics qui sont toujours en service ici. J’en profite avant qu’ils ne commencent à les démonter…

  • Les services administratifs requièrent un numéro de téléphone. Pouvoir donner un numéro fiable et à soi (pas celui du voisin ni du parent qui vit à 5000 km) c’est quand même bien pratique.

  • C’est sympa à utiliser et c’est super confortable ! Tenir en main un vrai téléphone c’est vraiment plus confortable qu’un smartphone conçu pour avoir un faible encombrement. L’objet, plus gros, est plus ergonomique.

Trois modèles de clavier

Comme on l’a vu, les téléphones à cadran rotatifs sont souvent incompatibles avec les équipements récents. Les téléphones plus modernes avec des touches numérotent par tonalités (DTMF), ces notes de musique qu’on entend à chaque appui.

Attention cependant, il a existé des téléphones à touches mais à numérotation par impulsions. C’est par exemple le cas des premiers postes S63 français à touches, ceux dépourvus de dièse et d’étoile. Dans ce cas, vous serez confronté au même problème que pour les téléphones rotatifs. Certains appareils plus récents (et électroniques) ont un petit switch pour commuter entre les deux modes de numérotation.

Si vous avez le téléphone par une « box » qui intègre des prises pour brancher un téléphone traditionnel, elles ne vous permettront probablement pas d’utiliser un cadran rotatif. Vous pouvez alors vous procurer un boitier Rotatone à installer dans le téléphone S63, ce boitier va simuler un clavier numérique DTMF. Sinon, vous pouvez trouver une compagnie de téléphonie VoIP qui ne vous impose pas son matériel, ainsi vous n’aurez pas à bricoler votre vieux téléphone.

Si vous possédez un modem-routeur (ou les deux séparés) avec un boitier séparé pour brancher le téléphone, il s’agit d’un ATA (adaptateur de téléphone analogique). Si c’est un Cisco, il ne gère pas les téléphones rotatifs. Si c’est un GrandStream alors il y a des chances que cela fonctionne (je possède un vieux HT502), il faut vérifier. Dans les boitiers récents de cette marque, c’est documenté « pulse » et activable dans les paramètres. Une liste de marques et modèles est disponible ici.

Le coup de sonnerie

Les vieux appareils font vibrer un marteau contre deux cloches pour déclencher la sonnerie. Il se peut que le courant faiblard délivré par votre équipement moderne ne soit pas suffisant pour des téléphones qui ont fait la guerre, mais en général si vous utilisez un ATA dédié ça devrait marcher. Vous pouvez regarder sa documentation pour avoir d’éventuels indices, en particulier le nombre de REN. Par exemple, mon GrandStream HT502 délivre 3 REN par ligne. Cela signifie qu’on peut brancher jusqu’à trois téléphones traditionnels sur la même ligne et qu’il y aura assez de courant pour les faire sonner.

Les appareils plus anciens (avant les années 60, notamment le Ericsson U43 en bakélite) peuvent ne pas avoir de sonnerie (on appelait ça un ronfleur). À cette époque en France, la sonnerie était un boitier vissé sur le mur.

Attention aussi à vérifier le réglage de sonnerie, souvent un cran, une roue ou une grosse vis en dessous de l’appareil. Il est possible qu’il soit en mode sourdine.

Brancher les fils

Aujourd’hui les téléphones utilisent partout le connecteur RJ11 (la prise carrée avec le clip qui se brise facilement). Cette prise est utilisée en Amérique du Nord depuis au moins les années 70, mais il est possible que vous tombiez sur un téléphone équipée d’une vieille prise Bell avec 4 gros plots, la « 4 prong phone jack ». Dans ce cas, je vous conseille de trouver un adaptateur vers RJ11 pour que le téléphone conserve son antique prise historique.

En France, les téléphones ont utilisé jusqu’à la fin des années 2000 la prise T, dont cet article décrit l’horreur que c’était. On trouve un peu partout des adaptateurs prise T vers RJ11. À partir des années 90, les téléphones étaient à prise détachable : RJ11 côté téléphone et prise T côté mur.

Pour l’anecdote, le serveur sur lequel est stocké ce site web est branché sur un modem relié à une vieille prise T.

Internet en France à la campagne - Starter pack

Choisir son opérateur

Avec la conversion au numérique, beaucoup de compagnies font payer le service téléphonique aussi cher que du temps de l’analogique. Payer 20$ ou 20€ par mois pour un téléphone fixe numérique étant trop cher à mon goût, j’ai donc décidé de souscrire à un service tiers qui me permet d’utiliser le matériel que je souhaite et qui me fournit un numéro dans la région de Montréal (514). Il existe plusieurs services de VoIP pas très chers.

Attention de choisir un service qui n’impose pas un matériel particulier, comme par exemple MagicJack qui impose son propre boitier incompatible avec la numérotation en impulsions.

J’ai pour le moment choisi Voip.ms, une compagnie québécoise qui facture à la minute, pas cher pour le continent nord-américain, plus ou moins à l’international selon le numéro de destination. Attention : les prix sont indiqués en dollars US taxes incluses. Le service est bon, ça fonctionne très bien avec mon boitier ATA GrandStream HT502 et mon téléphone Bell 500.

Câbler son installation

Il est possible de brancher son téléphone à son ATA, mais il est aussi possible de réactiver toutes les prises murales de la maison, par exemple pour avoir un appareil dans une chambre et un autre dans le salon.

En fonction du nombre de REN en sortie de ligne, on sait combien d’appareils anciens brancher au maximum dans la maison. Désactiver la sonnerie d’un appareil ne fait pas économiser de courant (par exemple, sur le Bell 500, un appareil en sourdine fait vibrer le marteau dans le vide).

Étant donné le branchement en cascade des prises murales de téléphone dans un logement, le principe consiste à déconnecter la cascade de prises que vous souhaitez utiliser pour vos téléphones en laissant éventuellement une prise séparée branchée sur l’ADSL si vous l’utilisez, puis de relier la cascade à la sortie de la ligne numérique (la sortie RJ11 du ATA ou du routeur français).

Conclusion

Le téléphone traditionnel fait partie de l’histoire de la technique, de notre enfance aussi et je souhaitais démontrer qu’on peut faire beaucoup de choses intéressantes aujourd’hui avec ces beaux appareils faits pour durer.

À partir de l’histoire du téléphone, on peut dériver vers beaucoup d’autres choses et faire des mises en perspective intéressantes.

  • Jusqu’en 1982, la compagnie AT&T Corporation avait le monopole du téléphone aux États-Unis, ce qui a mené à son démantèlement en plusieurs compagnies à l’issue d’un procès antitrust intenté par le département de la justice. Est-ce que Google et Facebook pourraient-ils subir le même sort ?

  • Les laboratoires Bell Labs (qui appartenaient à AT&T) ont été à l’origine de nombreuses inventions d’importance fondamentale comme le transistor, mais aussi le langage C et le système d’exploitation Unix.